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6 mai 2011 5 06 /05 /mai /2011 18:28

 Le texte qui suit est la « voix off » d’Hélie, le personnage central d’un court métrage qui se passe dans une région de montagne le temps d’un été. Hélie, qui vit dans une grande ville, assiste à l’enterrement d’un oncle berger dont il hérite une parcelle de terrain au fond de la vallée où il a grandi. C’est la période où les troupeaux de moutons gagnent l’alpage. Hélie va passer deux mois presque seul dans cet endroit isolé. Il veillera au troupeau, adoptera un chien, construira un mur et découvrira ce qui au fond de lui le constitue. 


Je suis entre l’herbe et le troupeau, je vois l’orage, je dis « Il faut partir ». Je me réveille dans la nuit, j’écoute, j’attends la fin du silence. Je suis le berger. J’attends un bêlement. Je me lève. Je sens la peur des bêtes, je sens la soif, je sens l’agneau qui arrive lentement. Je marche dans la grande herbe, je sens la chair de la montagne. J’attends les mois de neige, le printemps brusque et l’été qui file à toute vitesse. Je regarde autour de moi je ferme les yeux et quand je les rouvre, ce n’est plus le même paysage. Ici le temps n’existe pas. On me raconte des histoires. Je marche et il y a mille moutons derrière moi. Je sens les vibrations des sonnailles, des pas et des bêlements. Je sens leur force. Je me sens fort et calme. Je suis là, dessus, au-dessus du monde, je vois le monde. Je suis là, sur le même chemin, je suis dans la bonne herbe.

 

J’arrive au monde ruisselant, je suis comme l’agneau, le marcassin, je suis comme le lapereau, le poulain, le chevreau, le poussin, je suis comme le veau qui cherche la tétine, je suis comme l’aiglon. Je mange des baies, je mange des chenilles, de l’herbe tendre. Je bois l’eau des pierres. Je creuse la terre. Je suis comme la vipère, je suis comme le romarin. Je lèche l’écorce des arbres. Je me glisse dans les haies. Je dors dans la boue, je bois le lait. Comme le sanglier, le lapin de garenne, le coq de bruyère. Je tombe du rocher, je me cache sous la terre. Je suis comme la grive, je suis comme le ver dans le bec de l’épervier. Je suis une mousse sur le flanc d’un rocher. Je mâche l’herbe grasse. Je frotte mon ventre contre les arbres. Je suis un mulot. Je plane au sommet des érables. Je suis la première feuille du bouleau.

 

Je suis le fils du berger. Comme l’aiglon, je découvre le monde le ventre vide. L’aiglon lance des petits cris perçants. Je me tais. Je vais revenir au monde le ventre vide. Je passe les avalanches, je passe la moraine. Je descends dans les éboulis face à la pente. J’ai le ventre vide. Je prends les drailles. Je sens le parfum sucré des plantes. Je suis le fils du berger. On m’a nourri, on m’a expliqué, on m’a dit « un jour tu partiras ». On m’a pas dit le ventre vide. On m’a peut-être pas dit « tu partiras ». On m’a raconté des histoires. On m’a fait marcher avec mille moutons dans le dos. On m’a parlé de l’herbe, des orages et des agneaux. On ne m’a rien dit d’autre. Je suis en bas du chemin. Je crois à l’histoire des mille moutons. Je crois qu’ils sont derrière moi encore. Et l’épervier. Dans moi. Comme la bruyère, le lichen, le romarin et le sanglier. Je n’ai pas le ventre vide. J’ai l’herbe épaisse, le rocher et le bois tendre dans le ventre. J’ai le ventre plein de musaraignes, de geais et de résine. J’ai les bras pleins aussi. De branches, de lièvres et de glaçons. Et les jambes. Pleines de couleuvres, de brouillards et de mélèzes. Je suis le fils du berger, j’arrive au monde.

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Published by Christophe Galleron
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